Geneviève Damas

Presse

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« Je vais vous parler de beauté. Elle fait souvent la différence »


Geneviève Damas, autrice belge, s’adresse aux négociateurs bruxellois.

Geneviève Damas
Le Soir
25 octobre 2025

hers Ahmed, Ans, Benjamin, Christophe, David, Elke et Frédéric,
Je ne vous parlerai pas de la peine pour tous ces jours perdus, ce vivre ensemble bruxellois, cette zwanze, si peu relayés par ceux qui nous représentent – faire gouvernement, n’est-ce pas échanger,
accepter la différence, tenter d’entendre et de comprendre ? –, la peine pour toutes ces associations qui œuvrent à la paix sociale et dans lesquelles on sabre.

Je ne vous parlerai pas de sans-abris, de fusillades, de migrants, de pauvreté qui galope, je ne vous parlerai pas de ce que ces 500 jours créent dans l’imaginaire des jeunes qui baissent les bras : « A quoi bon voter, étudier, construire, se battre, manifester, espérer, si de toute façon, tout part à vau-l’eau… »

Je ne vous parlerai pas de culture, d’emploi, d’entrepreneuriat. Je vous parlerai de beauté.

Elle fait souvent la différence. Je crois même qu’elle sauve. Dans ma commune – j’habite Schaerbeek –, un endroit me bouleverse : 24 hectares sauvages sur le terrain d’une ancienne gare de triage : la friche Josaphat. Un espace miraculé, arraché au béton, havre de biodiversité, terre d’asile pour l’infiniment petit et l’infiniment fragile. Pour peu qu’on sache se taire et regarder, on y aperçoit des tariers pâtre, des pinsons des arbres, des crécerelles, des phanéroptères, des hirondelles rustiques, des cailles des blés, des papillons de toutes sortes, des rongeurs, une foule qui grouille, bondit, grimpe, vole et vit au gré
des herbes hautes. Un endroit où on se dit que ça vaut la peine d’être vivant.

Mon père nous répétait : « A quelque chose malheur est bon » – cela nous gavait un peu –, mais aujourd’hui, je ne pourrais dire mieux, on ne fait pas que perdre, dans chaque naufrage – comment
nommer autrement cette incapacité à mettre sur pied notre gouvernement ? – quelque chose se gagne et ce quelque chose, pour moi, c’est cette friche.

En 2021, un plan d’aménagement avait été adopté y prévoyant la création de 1.200 logements, qui l’étranglerait à terme et la dénaturerait irrémédiablement. Sans gouvernement, le projet grippe et c’est
tant mieux. On dit même qu’une majorité parlementaire pourrait la sauver.

Chers Ahmed, Ans, Benjamin, Christophe, David, Elke et Frédéric, nous ne nous connaissons pas, mais si le cœur vous en disait – le goût du risque ? –, je serais heureuse d’arpenter avec vous ces herbes hautes pour vous montrer le miracle que notre ville offre au détour d’une rue. Je vous donnerai rendez-vous avenue Gilisquet, vous prendrez vos bottes, nous emprunterons le petit chemin boueux, je déferai le cadenas qui maintient la grille, le bruit de la ville s’estompera, nous nous enfoncerons toujours plus dans le vert, concentrés et silencieux, afin de percevoir ce qui bruisse, scruter les oiseaux, tenter
d’accorder nos pas pour avancer ensemble.


Geneviève Damas, autrice (Schaerbeek)

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